16 juillet 2011
Amis utopistes et amis ayant perdu l’utopisme de votre jeunesse ou de vos contes de fée, je vous annonce aujourd’hui qu’un autre monde est possible (hum, nous l’aurait on déjà dit ??). Je viens à vous en tant que grande prêtresse prêcher la bonne nouvelle.
NON, NON, Marx n’est pas mort. NON, NON les hippies n’ont pas disparus avec les années 80 et NON NON, le socialisme/communisme n’a pas été enterré aux côtés de Staline.
Pendant que Macri (droite conservatrice) gagne les élections municipales à Buenos Aires, d’autres prouvent quotidiennement que vivre différemment est possible.
Mercredi et jeudi, Luce et moi avons passé deux jours avec les membres de RUCA HUENEY(« casa de amigos » dans je ne sais plus quelle langue aborigène argentine). Nous y sommes allées dans le cadre de mon projet de documentaire sur la jeunesse en Argentine et en Bolivie, que j’ai commencé avec Ramiro en février dernier. Je connaissais cette structure depuis l’an dernier, certains d’entre vous en avait certainement entendu parlé car elle m’avait particulièrement marquée… Mais pourquoi donc ?? (SUSPENS – la suite dans… les lignes qui suivent)
MERCREDI
Levées 6heures du matin. Après un bus et deux trains, nous nous arrêtons à une petite station bien rurale avec un panneau complètement de travers et à peine lisible. Nous sommes dans la Province de Buenos Aires, vers Général Rodriguez. Là, nous attend Carlos. Carlos est un homme d’une petite cinquantaine d’année, marié à Zulma, une paraguayenne, et travaillant pour une association Suisse « Mate Cocido » qui finance des projets en Argentine ; il est petit, barbu et très accueillant. Nous voilà donc dans son 4x4 sur une route de terre défoncée (c’est le moins qu’on puisse dire) en direction du « CAMPO » (littéralement le champs, mais dans le cas de RUCA, cela signifie deux choses : une coopérative de travail et un collège agro technique autogéré).
Le collège en soi existe depuis trois ans et chaque année, ils rajoutent un niveau. Actuellement les gamins ont entre 11 et 14 ans environ. Ils suivent des « taller de pollo » (ateliers de poulets), « taller des chancho » (ateliers de cochon), « huerta » (potager) et depuis peu de « vaca » (vaches) avec le lait desquelles ils font du fromage. Ils ont également des matières plus classiques (histoire, géo, maths, etc). Le terme « classique » n’est cependant pas vraiment adapté à cette école. En effet, les profs sont des militants de la CTA (Central de Trabajadores Argentinos), qui ne sont pas payés (actuellement, il existe un espoir qu’il le soient à partir de ce mois-ci, après trois ans de lutte) et enseignent donc par pure conviction qu’un autre monde est possible et que l’éducation est le moyen d’y arriver. La méthode d’éducation est celle de l’éducation populaire inspirée de Paulo Freire (je ne m’étendrai pas mais pour ceux que ça intéresse, lisez ses bouquins ou cherchez des infos sur internet, c’est vraiment intéressant).
Arrivées au CAMPO, Carlos nous a présentées à tout le monde, tout en nous faisant visiter les lieux : les vaches, la précaire machine à traire, les cochons classés par taille, les poules à œufs, les poussins, les jeunes poulets et les poulets prêts à mourir, les abeilles à miel (cet atelier est optionnel), le potager, la pièce de mise à mort/déplumage et découpage des poulets, l’abri de mise à mort des cochons, la petite cuisine, le four extérieur fait de boue, les salles de classes (une par niveau) et les chambres où vivent trois gamins et un adulte. Après cette rapide visite et armées de la caméra, nous avons commencé le reportage. Rapidement, nous avons été entourée d’une dizaine d’enfants qui nous ont fait visiter de nouveau les lieux. Tout d’abord, nous avons assisté au déplumage et découpage de poulets préalablement tués et dont on avait coupé la tête (cette partie nous a été très pédagogiquement expliquée par Stitch, l’un des enfants, qui nous a mimé l’action, une tête de poulet à la main... bientôt en image !!!). Après cette étape, nous avons logiquement gravi les échelons de la vie du CAMPO et assisté à la mise à mort d’un cochon de 120 kilos (pour l’anecdote pédagogique, au delà de 110 kilos un cochon produit de la graisse, il faut donc essayer de le maintenir à ce poids). Pour ceux qui n’auraient jamais eu l’opportunité d’assister à la mort d’un cochon, je vous confirme que ça crie (comme un cochon qu’on égorge j’ai envie de dire). (Si vous le souhaitez vous pourrez voir nos belles vidéos…). Après avoir hurlé et s’être vidé de son sang, l’animal a à peu près arrêter de bouger (je dis à peu près car les enfants nous ont montré que si on lui touchait la pate, il bougeait le corps…). On lui a alors coupé la tête (cette partie là, nous n’y avons pas assisté) puis enlevé la peau avec de l’eau brulante et un couteau. Il a ensuite été découpé et les gamins, pieds dans le sang et au son de la cumbia émanant de leurs téléphones portables, se sont mis à jouer avec la tête pendue…
Au-delà de ces scènes funèbres, nous avons assisté à des cours plus tranquilles, sur l’histoire égyptienne et la momification (est-ce réellement moins glauque ?) et nous avons partagé le repas communautaire, au soleil, avec enfants et éducateurs.
Le bilan de cette journée a été très positif et on a vu que ces enfants sont vraiment heureux. Ils apprennent des choses concrètes et qui leur plaisent (beaucoup nous ont dit qu’ils aimeraient avoir une grande ferme) mais aussi des valeurs communautaires, de vie en groupe, de respect et d’égalité. L’école est leur seconde (voire pour beaucoup leur première) maison, le lieu où se trouve leur famille. Les enfants qui y viennent font partis du groupe des exclus de la société. Certains vivent dans le foyer (dont je parlerai plus tard), sortent de la rue ou ont été placés par le juge ; d’autres vivent dans des familles en situation difficile (nous avons par exemple rencontré 4 frères et sœurs d’une famille de 14 enfants). La communauté devient alors leur repère, leur foyer, leur famille.
Après cette intense journée au CAMPO, nous sommes allées avec Carlos, Zulma et Laura (une suisse amoureuse d’un argentin rencontré lors d’un stage à RUCA) à Moreno dans un « asentamiento », principalement paraguayen. Nous n’y sommes pas allées pour filmer mais pour que Laura puisse discuter avec une famille pour une étude qu’elle veut faire sur les migrants paraguayens en Argentine et pour voir les avancées d’un centre culturel en construction en partie financé par Mate Cocido. J’y étais déjà allée l’an dernier et j’ai vraiment été impressionnée par les changements !
L’ « asentamiento », c’est en fait des maisons précaires construites sur des terres récupérées (« tierras tomadas »), terres inutilisées. C’est une espèce de grand squatt où les gens comptent rester. La plupart sont des migrants paraguayens ou péruviens.
L’an dernier, les maisons étaient de tôles et les panneaux électriques étaient des petits bouts de bois à hauteur d’homme, la plupart tombés à cause de la tempête. Cette année, les maisons se sont multipliées et la plupart sont faites de briques et de ciment. Les installations électriques sont moins précaires et le centre culturel, dont j’avais vu deux murs, est quasiment terminé. Il a l’allure d’une église : toit triangulaire, fenêtres arrondies avec de vitraux jaunes et vierges à l’intérieur. Les paraguayens sont très cathos, l’influence est plus qu’évidene dans la construction. Ce centre a de multiples fonctions, notamment de campagnes médicales (vaccinations par exemple) et de prévention des addictions (par des ateliers de boulangerie et de théâtre). Les femmes qui ont participé à sa mise en place nous ont expliqué qu’il avait aussi servi de « velatorio » (lieu où l’on veille les morts) pour un jeune garçon de 22 ans, tué par un groupe de jeunes sans raison évidente…
Pour revenir à un sujet moins funèbre, les jeunes paraguayennes nous ont aussi raconter le « cumple de 15 » de l’une d’entre elles, Laura. En Amérique Latine, les filles fêtent leur passage à l’âge adulte le jour de leur quinzième anniversaire. (C’est les « sixteen » de Yankeelandia). Tel un mariage, l’événement se prépare avec un an d’anticipation et la collaboration de tous les proches. Les tâches sont multiples et complexes : trouver un salon (ces fêtes se font rarement à la maison) ; élaborer un menu et éventuellement chercher un traiteur ; choisir une robe (dans l’une des boutiques ou dans un magazine spécialisé ou encore chez une couturière personnelle), des chaussures, une coiffure (et bien souvent un coiffeur), du maquillage (et éventuellement une esthéticienne) ; trouver un DJ ou employer des groupes de musiques en live ; acheter des souvenirs pour tous les invités, éventuels squatteurs et invités absents, etc, etc. Cet événement requiert donc du temps, de l’énergie, du personnel et de l’argent. Laura nous a donc raconté sa fête, à laquelle sont venues 75 personnes à manger et plus de 200 à danser (à la porte de sa maison, entre une espèce de terrasse et les chemins de terre), elle nous a montré sa robe (blanche et ouverte dans le dos, très jolie mais pas forcément adaptée à la saison invernale) et nous a offert des « souvenirs » (comble du kitch : des sirènes en plastique violet pâle et des petites bougies sur tissu rose pâle-brillant. Malheureusement nous les avons oublié chez Zulma, nous aviosn pourtant une photos particulièrement kitch en tête…) . Malgré ce récit un peu ironique, elle avait l’air franchement heureuse de cette journée et pour la première fois depuis deux ans, je me suis dit que cette fête n’est peut être pas si absurde : elle permet aux jeunes filles d’être reines d’un jour et ce souvenir restera gravé toute leur vie dans leur mémoire et celle de leurs proches… De mère en fille, elles vivront cette expérience et se souviendront avec joie (ou nostalgie) de leurs 15 ans… Bon, j’avoue que le côté fric continue de me gêner car c’est une véritable dépense et plus d’une famille se serre la ceinture pour pouvoir offrir ça à leur fille… Mais au final, c’est un cadeau magnifique pour celles qui le veulent, non ??
Revenons en à cette journée de mercredi… Au retour de Moreno, nous avons mangé des pizzas et bu du vin avec Carlos, Zulma et leurs deux fils de 13 et 20 ans en parlant de politique, de social et de tous ces thèmes passionnants… Cette belle soirée s’est terminée à… 21 heures ! Heure à laquelle nous sommes allées nous coucher, mortes de fatigue…
JEUDI
Après un petit déjeuner bien artisanal avec Zulma, Carlos nous a emmené dans le champ ou il y a le foyer et l’école primaire de RUCA HUENEY. Là encore, nous avons passé la journée avec les enfants et suivi des cours (plus softs que la veille !!). On a assisté à un cours de sport, un cours de conte et dessins sur le thème de la guerre et de la paix pour les plus petits et un passionnant cours d’histoire pour les plus grands.
On a aussi beaucoup parlé avec les éducateurs, avec et sans la caméra. Les discours devant la caméra sont très engagés, militants, prônant l’éducation populaire de Paulo Freire, les droits de la classe ouvrière selon Marx et le communisme non comme une utopie mais comme une réalité ici, à RUCA. Mais les discours hors caméras étaient également très intéressants. Omar, Estela et Maxxie nous ont notamment raconté les débuts de RUCA.
Je ne sais pas trop ce qui est venu au tout début mais ça a commencé à la fin des années 90. L’Argentine est alors au bord de la banqueroute. La situation sociale est catastrophique et les voisins commencent à s’unir pour faire des soupes populaires le soir afin que chacun puisse manger. S’élève aussi une esquisse d’école pour enfants et adultes afin de diffuser l’éducation à laquelle beaucoup n’ont pas accès.
En 1999, commence la lutte pour la récupération du terrain où se trouvent actuellement le foyer et l’école primaire. Un groupe de militants (dont Omar, Estela et Maxxie alors âgé de 14 ans), squattait le terrain (avec des tentes et les fameuses soupes populaires). Ils faisaient partis de la classe des travailleurs en situation précaire. Le terrain appartenait initialement à une fondation qui avait fait deux prêts consécutifs à la banque (Banco Patagonia) et qui s’était tirée avec le fric. Hypothéqué, le terrain est donc devenu propriété de la banque. Il fut mis aux enchères. Les militants, vivant de fait sur le terrain se sont alors battus pour le garder ou l’acheter. Ils faisaient pression (« si vous achetez le terrain, vous nous achetez aussi ! »). Les enchères ont été reportées trois fois. A la troisième, il n’y avait pas de seuil, c’est à dire que le terrain pouvait être vendu à 1 peso mais tout était fait pour que les militants/squatteurs ne l’obtiennent pas. Ceux-ci, toujours plus nombreux, continuaient la pression dans la salle des enchères, entourée de hordes de CRS. Une autre organisation qui avait eu vent de l’affaire et sans prévenir est alors venu en renfort avec des marionnettes (ou poupée) géantes pour interrompre les enchères. Suite à cela, le juge a décidé d’arrêter les enchères et de ne pas les reconduire.
Légalement, le terrain est toujours propriété de la banque mais, de fait, il est celui des habitants de RUCA, des enfants, des éducateurs. Avec le temps, des bâtiments ont été construits et s’est mis à fonctionner le foyer où vivent plus de 40 enfants et l’école primaire où sont inscrits une soixantaine d’enfants. L’école, comme celle du CAMPO sont reconnus par l’Etat bien que les enseignants ne soient pas payés (ceux de l’école primaire le sont depuis le mois dernier, tout espoir est permis)…
Après avoir passé la matinée et une partie de l’après-midi à l’école et au foyer, Estela nous a emmenées voir l’école pour adultes qui fonctionne toutes les après-midi dans la pièce historique de RUCA, dans le quartier (précaire) de l’autre côté de la route (le foyer et l’école sont dans un champs relativement isolés, dans un quartier de résidences secondaires). Nous avons aussi été accompagnées de Luis, que Luce compare à l’image de Gavroche de Victor Hugo : L’enfant typique qui s’est rendu compte que le monde des adultes était chiant. Il avançait, un bâton à la main, avec son pantalon troué et son énorme sweat (avec des images de garçon dans différentes activités quotidiennes et l’inscription « life of a boy ») qui avait du appartenir à de nombreux frères et cousins auparavant. Il ne parlait pas, à quoi bon se fatiguer à parler avec les grandes personnes ? Mais ces yeux brillaient d’intelligence. A peine arrivés à l’école, il s’est mis devant de mur tagué qu’on filmait, dans une pose totalement photogénique et toujours sans un mot… Plus tard, lorsqu’on attendait le train, il s’asseyait sur le bord des rails… A la fois innocent et provocateur… Un véritable enfant de roman…
Cet article est long et dense mais il résume à peu près cette expérience intense que nous avons vécu pendant deux jours. Les gens que nous avons rencontré sont admirables, il ne s’agit pas d’intellectuels de café prônant le marxisme mais de travailleurs convaincus que, organisés et ensemble, tout est possible !
Et oui, chers amis, le socialisme vit !